Aujourd’hui, le camp a toujours des allures de bidonville. Dans la cuisine, un vieux meuble en bois et des fauteuils en cuir défoncés ne suffisent pas à masquer le sol en terre battue. Dans les baraques qui servent de dortoir, il n’y a pas de chauffage et les migrants sont ensevelis sous les couvertures pour lutter contre le froid. « On ne peut pas se satisfaire de cette situation, confirme Nan Suel, présidente de l’association Terre d’errances à Norrent-Fontes, qui vient en aide aux migrants des environs.C’est complètement indigne mais c’est mieux qu’avant. La commune fait ce qu’elle peut. Ce n’est pas son camp, ni le nôtre ».
Le combat de l’association rejoint celui des élus hospitaliers : faire prendre ses responsabilités à l’État, comptable des politiques migratoires actuelles. « Ce n’est pas possible de rester indifférent et nous prenons volontiers notre part, assure le maire de Norrent-Fontes. Mais l’autorité qui doit être en première ligne, notamment financièrement, c’est l’État ». Depuis 2012 et l’arrivée des socialistes au pouvoir, Marc Boulnois admet « un dégel des relations » et les destructions intempestives ont cessé. Reste que la solidarité associative et les initiatives communales, diverses selon le profil politique des élus locaux, continuent de palier les manquements du gouvernement.
Les migrants en campagne
Dans la ville de Grande Synthe, on trouve encore près des trottoirs des confettis multicolores, souvenirs du carnaval de Dunkerque la voisine... Mais ces festivités masquent mal une situation sociale difficile : 35 % des foyers vivent sous le seuil de pauvreté, et le chômage atteint les 25 %. Ici aussi, c’est une station service à l’entrée de la ville qui draine les migrants, installés dans un champ à sept-cents mètres du centre-ville. Damien Carême est le maire socialiste de la ville depuis 2001, en campagne pour un troisième mandat. Il fait partie du réseau des élus hospitaliers.
Le Front national présente lui aussi un candidat à Grande Synthe pour les prochaines municipales, et ne manque pas de dénoncer l’aide apportée aux migrants (voir cette vidéo de Marine Le Pen fustigeant l’aide versée au réseau des élus hospitaliers). « C’est sûr que nous sommes dans un climat social compliqué. Mais il n’y a pas eu "d’appel d’air", comme on peut l’entendre parfois, assure Damien Carême. Nous ne voulons pas pour autant en faire un sujet de campagne et d’ailleurs, les gens ne nous en parlent pas. Au début oui, il y avait des inquiétudes car les migrants sonnaient aux portes pour demander de l’eau aux habitants. Mais on a installé l’eau, des cabanes en dur, et ils passent désormais inaperçus. »
L’aventure de l’hospitalité
À Steenvorde, un peu plus bas sur l’autoroute vers l’Angleterre, le maire UMP a lui aussi ouvert ses douches et prêté un terrain. Mais il ne veut pas communiquer sur le sujet, qui passe mal au sein de sa formation politique. Il refuse aussi de participer au Réseau des élus hospitaliers, qui prône pourtant la solidarité régionale sur cette question. « Quand on a des convictions personnelles, on les affiche publiquement, estime Marc Boulnois.Ce n’est pas le sujet numéro un à Norrent-Fontes, mais nous allons aborder la question dans nos tracts. Même si les gens nous en parlent peu, car la sécurité publique a été rétablie. Avant, on voyait les migrants sauter par dessus les clôtures, poursuivis par les CRS, aujourd’hui ils se promènent dans le village, vont mettre un cierge à l’église, achètent des cigarettes, et ça ne dérange pas grand monde ».
Ailleurs en France, d’autres communes ont tenté, à des degrés divers, l’aventure de l’hospitalité, à l’image de Lasalle et de Soudorgues dans les Cévennes, qui ont accueilli après la fermeture de Sangatte de jeunes Afghans. Une partie est restée peupler ces villages désertés. Des militants de la Cimade, dans le sud de la France, tentent eux aussi – sur le modèle de l’Angleterre ou des des États-Unis – de mettre sur pied un réseau de « villes sanctuaires », qui choisissent « de vivre et de diffuser une culture d’accueil et d’hospitalité à l’égard des migrants et des réfugiés ». Car accueillir ne veut pas toujours dire vivre ensemble. « C’est ce que nous n’avons pas encore réussi à faire, admet Marc Boulnois. On passe à côté d’une culture et de l’énergie folle déployée par ces jeunes qui tentent tout ce qui est possible pour un avenir meilleur. Il faudrait arrêter de subir et profiter un peu de cette richesse. Mais ce n’est pas facile de dire que ce sont des gens intéressants à côtoyer quand on a un État qui passe son temps à les traiter de délinquants ».
Notes