Pour compléter le tableau du racisme anti-Rrom généralisé, l’auteur des lignes qui précèdent rapporte le témoignage de survivants juifs de la Shoah concernant les Tsiganes : « professeur Hagenmuller : ’’les Tsiganes nous parurent avoir en gros deux caractéristiques : la passion du vol et celle de la musique’’. Professeur Charles Richet : ’’Quant aux Tsiganes, leur disparition totale n’eût affecté dans le camp qu’un petit nombre de philanthropes déterminés’’… » [7]. Si dans des témoignages sensés dénoncer la barbarie des camps de concentration nazis on peut trouver de tels jugements sur les Rroms, il n’est pas étonnant que le génocide de ce peuple soit autant méconnu, voire occulté.
La victoire sur l’armée nazie et la progression de l’Armée rouge depuis le front Est vers l’Ouest a permis à celle-ci d’instaurer, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, dans toute une série de pays d’Europe centrale et de l’Est des États ouvriers déformés et bureaucratisés.
La politique de ces régimes staliniens concernant les populations rroms avait comme axe leur sédentarisation et leur assimilation à l’ensemble de la population, en niant ainsi toute spécificité culturelle ou nationale. Leur politique d’industrialisation cependant allait permettre aux Rroms d’être embauchés dans les entreprises d’État et les fermes collectives. En Hongrie par exemple, le taux d’emploi parmi les hommes en âge de travailler en 1971 sera de 85%, peut-être le taux d’activité de la population rrom le plus élevé de leur histoire dans le pays. Néanmoins, les Rroms occuperont les places les moins qualifiées et effectueront en général les tâches les plus ingrates. Cela se répétera dans pratiquement tous les pays de la région.
Ces revenus stables permettront aux Rroms d’avoir accès au système de protection sociale, à l’éducation pour les enfants, à la formation professionnelle. Cependant, « fréquemment l’enseignement des enfants tziganes était dispensé dans des classes séparées ou bien, en invoquant leur « déficience », on les faisait participer à un programme d’enseignement spécialisé » [8]. Les enfants rroms étaient scolarisés dans la langue de la majorité et n’avaient pas de cours dans leur langue (ce qui n’était pas le cas des autres minorités nationales comme les Hongrois ou les Allemands en Roumanie).
Quant au problème du logement, la politique des différents gouvernements a permis de construire des maisons et des immeubles où les Rroms pouvaient habiter avec leurs familles. En quelques années seulement les bidonvilles rroms avaient disparus. Cependant, le confort de ces logements était souvent rudimentaire et, surtout, les Rroms étaient logés dans les mêmes immeubles, séparés du reste de la population. Dans d’autres cas comme en Roumanie, « dans les blocks de pavillons nouvellement construits par le pouvoir socialiste, ils étaient mélangés avec des agents de la police ou de l’armée, avec le double objectif de les contrôler et de les ’’civiliser’’ » [9].
De manière générale pendant la période stalinienne, les conditions de vie de la population rrom d’Europe de l’Est se sont améliorées. Et cela malgré le régime politique réactionnaire des bureaucraties des Partis Communistes. En quelque sorte, ces expériences laissaient entrevoir la potentialité de ce qu’un vrai État ouvrier pourrait faire pour sortir des populations marginalisées et discriminées, comme les Rroms, de leur misère séculaire. D’ailleurs, les bureaucraties staliniennes n’ont jamais été capables d’en finir avec les préjugés anti-Rroms qui existaient dans la société, et au contraire ces préjugés étaient souvent véhiculés par les institutions de l’État lui-même.
Vers la fin des années 1980 commence un processus de restauration du capitalisme dans les pays de l’ancien « bloc soviétique ». Les bureaucrates à la tête des États s’entredéchirent pour bien se positionner dans les entreprises à privatiser lors de l’ouverture des marchés nationaux aux capitaux impérialistes.
Des milliers d’entreprises vont en effet être privatisées ou fermées, des millions de travailleurs se sont trouvés en quelques semaines seulement au chômage. La dégradation du niveau de vie de la population est généralisée pendant cette période dite de « transition » :
« de presque nul qu’il était en Pologne, en Bulgarie, en Roumanie et en Hongrie, le taux de chômage varie aujourd’hui [1995] entre 10 et 16%. En Hongrie (…) le chômage a quintuplé en 1991. Du début 1990 à mars 1992, le nombre de sans-emploi est passé de 100 000 à plus de 4 millions (…) Le fardeau du chômage retombe pour une large part sur les jeunes et les femmes, mais il y a aussi manifestement une discrimination envers les minorités ethniques (…) Le chômage et l’inflation ont entraîné l’augmentation de la pauvreté au moment même où les généreux avantages sociaux du passé étaient réduits ou éliminés » [10].
Si pour les masses en général le bond en arrière, d’un point de vue économique, social et culturel, est phénoménal, pour la population rrom les dimensions sont tragiques. Comme pour les postes de travail les plus féminisés, les emplois occupés par les Rroms vont être les premiers à disparaître. En Hongrie par exemple,
« l’ascension sociale, commencée par des succès spectaculaires mais bâtie sur des bases instables, s’est effondrée à la suite du changement de régime de 1990. L’industrie du bâtiment et l’industrie minière donnant du travail à la plupart des Tziganes étaient en crise. Ce sont aussi les Tziganes accomplissant le travail nécessitant le moins de compétence professionnelle, employés surtout comme manœuvre, qui furent les premiers à devenir inutiles dans les sociétés privatisées. En peu de temps, le niveau de vie de la majorité des familles tziganes a reculé jusqu’à son niveau antérieur de plusieurs décennies auparavant… » [11].
En Roumanie, la situation dans l’industrie est pratiquement la même que celle décrite pour la Hongrie. Mais à cela il faut ajouter que lors du processus de redistribution/reprivatisation de la terre en 1995, les Rroms sont encore exclus. Ainsi une enquête menée au début des années 1990 montrait que
« 86,6% des femmes et 58% des hommes [rroms] n’auraient aucune qualification ; seul 1,8% de l’ensemble aurait atteint un niveau de qualification moyen ou élevé. 27% des jeunes seraient illettrés et 40% des enfants âgés de 8 ans n’auraient jamais fréquenté l’école ou auraient cessé d’y aller. Les témoignages concordent pour dénoncer la baisse du niveau de scolarité depuis 1990. La paupérisation qui touche déjà la majorité du pays atteint les Tsiganes de manière catastrophique : 87,5% n’auraient pas de quoi survivre (40,6%) ou à peine (46,9%). Et l’on ne peut guère dire que la situation se soit améliorée depuis lors ! » [12].
Certains auteurs parlent d’une « exclusion de type nouveau » qui touche les Rroms. En prenant l’exemple d’une zone rurale en Hongrie on remarque que « durant les périodes précédentes, les Gitans sont certes plus pauvres que les paysans, mais leurs activités économiques, échange de services ou production de biens, sont totalement intégrées au système économique local. Ce n’est déjà plus le cas à partir du milieu des années 1980. Les Gitans commencent alors à être considérés comme un groupe social inutile, dépendant des aides sociales et incapable de contribuer utilement à la collectivité.
C’est la nature même de cette exclusion qui marque le changement le plus important. Durant les périodes de ségrégation précédentes, même lorsque les Gitans sont relégués dans des enclaves, ils continuent à entretenir des contacts quotidiens avec les paysans. (…) Au contraire, avec l’appauvrissement du village, la communauté gitane se voit coupée du monde extérieur » [13].
Effectivement, sans terre, ayant perdu leur emploi et sans avoir la possibilité d’en trouver un autre, dans un contexte de chômage de masse et d’augmentation des discriminations, la population rrom des pays d’Europe centrale et de l’Est est rentrée dans un processus accéléré de sous-prolétarisation et de paupérisation aiguë. Pour une grande partie d’entre eux (70%) le seul revenu stable vient des maigres allocations familiales, pensions de retraite ou d’invalidité octroyées par les États. D’autres doivent se débrouiller en ramassant de la ferraille et des matériaux recyclables, en vendant tout type d’objets à la sauvette, etc. D’autres encore sont obligés de mendier ou se dédier à des activités à la limite de la légalité, voire directement illégales.
Cette situation accompagnée d’une crise économique généralisée dans les pays de cette région préparaient le terrain pour l’accentuation des discours et des attaques racistes anti-Rroms. Ainsi,
« en juin 1990, la descente des mineurs sur Bucarest dégénère en ratonnade dans les quartiers tsiganes de la capitale. Ce fait est précédé et suivi de pogroms anti-tsiganes en divers points du pays. Ceux-ci apparaissent essentiellement entre 1990 et 1991 : des maisons sont incendiées, des gens battus et expulsés de leur village. L’incident le plus violent a lieu à Hadareni, en septembre 1993, et se solde par la mort de quatre hommes, dont trois Tsiganes. Au total, on compte une trentaine d’affrontements locaux dont l’origine est souvent controversée mais qui débouchent toujours sur l’éviction des Tsiganes des localités touchées, sans que ceux-ci puissent faire valoir leurs droits auprès des autorités » [14].
Dans un tel contexte, il n’y a qu’une petite fraction de Rroms qui peuvent essayer de partir vers les pays d’Europe de l’Ouest. Souvent, ceux qui le font se trouvent déjà dans des conditions de vie très précaires et font face de plus en plus à la montée du racisme anti-tsigane. Un racisme dont l’imaginaire rétrograde trouve ses « sources d’inspiration » dans les préjugés les plus caricaturaux du XIXe siècle et des périodes les plus obscures de l’histoire de l’humanité comme les années 1930.
Il est connu qu’en période de crise, les classes dominantes essaient par tous les moyens de trouver des boucs émissaires pour dévier l’attention des masses des vrais causes de leurs souffrances. Souvent, on désigne les secteurs les plus exploités et opprimés, des secteurs perçus comme « étrangers » à la société. De cette façon la montée du racisme et du nationalisme est une conséquence logique, ou plutôt un corollaire de la politique de la bourgeoisie.
En Europe, où une crise économique d’ampleur historique se développe depuis plusieurs années, on ne peut que constater la montée de tendances politiques populistes d’extrême droite, la plus médiatisée étant peut-être Aube dorée en Grèce. Mais on pourrait mentionner aussi d’autres groupes fascisants moins connus comme Ataka en Bulgarie ou le Jobbik hongrois, la particularité de ces deux partis étant qu’ils ont progressé sur la base d’un discours violemment anti-Rrom.
Il est clair que ces discours servent les objectifs de la bourgeoisie, étant donné qu’ils contribuent à la division de la classe ouvrière et des opprimés en général dans la société. En ce sens, il n’est pas étonnant que des gouvernements et responsables politiques mettent en place des politiques discriminatoires visant clairement les Rroms.
C’est le cas par exemple des mesures qui imposent le travail obligatoire pour les Rroms en Hongrie [15].
En France, on assiste depuis quelques années tous les étés à des surenchères racistes sur « le problème rrom » [16], et cela sans parler des expulsions et des démantèlements des campements rroms qui se font en totale impunité par les mairies et préfectures [17].
Mais les travailleurs et les couches populaires ne doivent pas se laisser tromper. Les mesures que l’on prend aujourd’hui contre les Rroms, les « profiteurs » des aides de l’État, les populations « inutiles », ne tarderont pas dans un contexte de crise à se retourner contre l’ensemble du prolétariat et des masses. Laisser passer, voire adhérer aux discours et mesures anti-Rrom prises par les différents gouvernements et administrations, ne fera que faciliter la tâche de la bourgeoisie d’attaquer l’ensemble des exploités.
Aujourd’hui, les Rroms apparaissent comme le bouc émissaire idéal pour les capitalistes de tout le continent européen. Comme on a essayé de le montrer tout au long de cet article, la situation de misère des Rroms n’a rien de « naturelle » ou d’« intrinsèque » à cette population. Elle est le résultat d’une combinaison de conditions sociales, économiques et politiques. Leur condition sociale est d’ailleurs loin de suivre une évolution linéaire. Au contraire, on a vu que les Rroms étaient capables d’intégrer le processus de production comme n’importe quelle couche de la population. Mais on a aussi vu qu’à chaque crise, à cause de la persistance des préjugés anti-Rroms, ces derniers étaient parmi les premiers « sacrifiés » et que leurs conditions de vie étaient profondément dégradées. Depuis la restauration du capitalisme en Europe de l’Est et, notamment à partir du déclenchement de la crise économique mondiale, on voit se répéter le même processus.
C’est en ce sens qu’il est fondamental que le mouvement ouvrier adopte la lutte contre l’anti-tsiganisme et contre tout type de racisme comme une partie essentielle de son action. C’est une tâche incontournable pour reconstruire l’unité des exploités et des opprimés contre les attaques des capitalistes !
Philippe Alcoy, le 22/12/2013.