
Depuis 1967, les Palestiniens sont soumis à une occupation épouvantable. Ils ont plaidé, supplié, cajolé. Ils ont demandé, aux Nations unies et ailleurs, que le monde leur prête une oreilel plus
attentive. Mais c’est comme si on les avait parqués derrière un énorme mur de verre. On passe devant, on n’entend pas leurs cris, on ne leur jette pas le moindre regard. À croire qu’ils sont
invisibles. Après des dizaines d’années de mauvais traitements, d’indignités et d’humiliations, ils ont surgi à travers le mur de verre, fous de rage, le visage dégoulinant de sang et nous, nous
avons paniqué. Nous n’avions qu’une envie : nous débarrasser d’eux. Je pense que notre incapacité à comprendre ce qu’ils subissent depuis si longtemps a des conséquences graves.[…] Nous ne
nous débarrasserons pas de la résistance irakienne en bombardant Falloujah. Et les Israéliens ne feront pas taire l’opposition en lâchant des bombes à fragmentation ou des obus de mortier sur les
camps de réfugiés
Au cours de l’été 2001, j’ai pris huit jours de congé pour me rendre à Khan Younès, un camp de réfugiés palestiniens dans la bande de Gaza. Ce camp forme un fer à cheval entouré de colonies
israéliennes qui arrivent pratiquement jusqu’au grillage. Le premier jour, dans l’après-midi, j’ai entendu le haut-parleur d’une jeep de l’armée israélienne : « Ta-al,
ta-al », ce qui veut dire « venez » en arabe. Puis les soldats israéliens ont commencé à insulter de jeunes Palestiniens qui jouaient au foot :
« Ibn sharmouta » (« fils de pute ») et autres horreurs de ce genre. Les gamins, âgés à peine de dix ou onze ans, se sont mis à
jeter des pierres sur la jeep, qui était blindée et se trouvait de surcroît derrière une clôture électrifiée. Il y avait peu de chances que les cailloux l’atteignent ou lui fassent mal ! Les
soldats sont sortis de la jeep et se sont mis à tirer à balles réelles sur les enfants. J’étais pétrifié. Même à Sarajevo, où des tireurs embusqués abattaient des gamins, je n’avais jamais vu des
militaires provoquer des gosses pour les attirer dans un piège puis leur tirer dessus comme des lapins. J’y suis retourné tous les jours, et chaque après-midi la scène s’est répétée.
J’ai assisté aux funérailles de tous les enfants tués, je suis allé voir à l’hôpital ceux qui étaient blessés. J’ai pris soin de noter le nom de chaque victime, ainsi que le lieu et la date des
tirs reçus, et j’ai tout balancé dans un article qui a fait la une du Harper’s Magazine le 1er octobre 2001. Les réactions ont été hystériques. Les Israéliens étaient fous
de rage, de même que leurs partisans aux États-Unis, mais ils ne pouvaient rien contre mon reportage, qui était en béton. Alors ils m’ont attaqué personnellement, en tant que journaliste mais
aussi en tant qu’individu. Chaque fois que je donnais une conférence dans une fac, elle devait engager des vigiles supplémentaires pour faire face aux manifestations lancées contre moi. Les
appareils électroniques étaient interdits, personne n’avait le droit d’entrer ou de sortir de la salle pendant mon topo, tellement la tension était vive. Cela montre bien l’étendue de notre
ignorance. J’ai fini par comprendre que si je suscitais une colère aussi viscérale, c’est parce que je ne me contentais pas de rapporter quelques vérités déplaisantes sur l’occupation, mais que
je retournais le joker que les partisans d’Israël brandissent à chaque fois, à savoir leur statut de victimes. À Gaza, les victimes étaient palestiniennes, pas israéliennes.
Chris Hedges, grand reporter au New York Times :