Dimanche 20 avril 2008
Si l'on comparait les restrictions imposées aux Noirs sud-africains sous le régime de l’apartheid à celles que subissent les Palestiniens sous occupation israélienne, on verrait qu’il n’y a partiquement aucune différence. Or personne ne se soucie des souffrances du peuple palestinien. C’est une énorme lacune dans le traitement de l’information aux États-Unis, qui nous empêche de comprendre les racines de la rage qui couve contre nous au Proche-Orient. Il ne faut pas oublier que lorsqu’il y a une attaque aérienne à Gaza, dans des camps de réfugiés palestiniens comme Khan Younès, ce sont des F16 ou des hélicoptères Apache qui leur tirent dessus avec des armes bien de chez nous. Ne pas oublier non plus que nous donnons trois milliards de dollars par an aux Israéliens, et plus de dix milliards de dollars en garanties d’emprunt. Sans ces garanties, leur occupation cesserait d’elle-même. Nous sommes donc complices de ce qui se passe, mais nos médias font semblant de l’ignorer.



Depuis 1967, les Palestiniens sont soumis à une occupation épouvantable. Ils ont plaidé, supplié, cajolé. Ils ont demandé, aux Nations unies et ailleurs, que le monde leur prête une oreilel plus attentive. Mais c’est comme si on les avait parqués derrière un énorme mur de verre. On passe devant, on n’entend pas leurs cris, on ne leur jette pas le moindre regard. À croire qu’ils sont invisibles. Après des dizaines d’années de mauvais traitements, d’indignités et d’humiliations, ils ont surgi à travers le mur de verre, fous de rage, le visage dégoulinant de sang et nous, nous avons paniqué. Nous n’avions qu’une envie : nous débarrasser d’eux. Je pense que notre incapacité à comprendre ce qu’ils subissent depuis si longtemps a des conséquences graves.[…] Nous ne nous débarrasserons pas de la résistance irakienne en bombardant Falloujah. Et les Israéliens ne feront pas taire l’opposition en lâchant des bombes à fragmentation ou des obus de mortier sur les camps de réfugiés


Au cours de l’été 2001, j’ai pris huit jours de congé pour me rendre à Khan Younès, un camp de réfugiés palestiniens dans la bande de Gaza. Ce camp forme un fer à cheval entouré de colonies israéliennes qui arrivent pratiquement jusqu’au grillage. Le premier jour, dans l’après-midi, j’ai entendu le haut-parleur d’une jeep de l’armée israélienne : « Ta-al, ta-al », ce qui veut dire « venez » en arabe. Puis les soldats israéliens ont commencé à insulter de jeunes Palestiniens qui jouaient au foot : «  Ibn sharmouta  » (« fils de pute ») et autres horreurs de ce genre. Les gamins, âgés à peine de dix ou onze ans, se sont mis à jeter des pierres sur la jeep, qui était blindée et se trouvait de surcroît derrière une clôture électrifiée. Il y avait peu de chances que les cailloux l’atteignent ou lui fassent mal ! Les soldats sont sortis de la jeep et se sont mis à tirer à balles réelles sur les enfants. J’étais pétrifié. Même à Sarajevo, où des tireurs embusqués abattaient des gamins, je n’avais jamais vu des militaires provoquer des gosses pour les attirer dans un piège puis leur tirer dessus comme des lapins. J’y suis retourné tous les jours, et chaque après-midi la scène s’est répétée.


J’ai assisté aux funérailles de tous les enfants tués, je suis allé voir à l’hôpital ceux qui étaient blessés. J’ai pris soin de noter le nom de chaque victime, ainsi que le lieu et la date des tirs reçus, et j’ai tout balancé dans un article qui a fait la une du Harper’s Magazine le 1er octobre 2001. Les réactions ont été hystériques. Les Israéliens étaient fous de rage, de même que leurs partisans aux États-Unis, mais ils ne pouvaient rien contre mon reportage, qui était en béton. Alors ils m’ont attaqué personnellement, en tant que journaliste mais aussi en tant qu’individu. Chaque fois que je donnais une conférence dans une fac, elle devait engager des vigiles supplémentaires pour faire face aux manifestations lancées contre moi. Les appareils électroniques étaient interdits, personne n’avait le droit d’entrer ou de sortir de la salle pendant mon topo, tellement la tension était vive. Cela montre bien l’étendue de notre ignorance. J’ai fini par comprendre que si je suscitais une colère aussi viscérale, c’est parce que je ne me contentais pas de rapporter quelques vérités déplaisantes sur l’occupation, mais que je retournais le joker que les partisans d’Israël brandissent à chaque fois, à savoir leur statut de victimes. À Gaza, les victimes étaient palestiniennes, pas israéliennes.

Chris Hedges,  grand reporter au New York Times :

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Vendredi 28 mars 2008
Chomsky l'a tôt diagnostiqué, qui observait, dès 1980: "Il est intéressant de voir que l'intelligentsia se sent maintenant si à l'aise, qu'elle peut publier impunément de vrais mensonges qu'elle fabrique avec un style tout stalinien, en pensant, sans aucun doute avec raison, qu'elle est intouchable dans le climat actuel".

Cela, trente ans plus tard, se vérifie chez nous (presque) tous les jours: le phénomène, boosté par le tout-au-Sarko, va évidemment s'amplifiant.

Ainsi, dans "Le Point" de ce matin, le renommé romanquêteur que le monde entier envie à la France des idées, je veux parler bien sûr de BHL, aka Bernard, se livre à l'une de ces remarquables démonstrations qui font dire à Joe Staline, du fond de son tombeau et avec son accent typiquement géorgien: "Parrrrr les couilles d'Ilitch Oulianov, ce garrrrrçon est quand même trrrrrès forrrrrt!"

BHL, tu vas voir, tire du limogeage du sous-préfet Guigue, "démis de ses fonctions" pour "manquement au devoir de réserve qui est de règle pour les serviteurs de l'Etat", l'enseignement que la gauche "rouge (altermondialiste)" en général, et Alain Badiou en particulier, forment un hideux ramassis de nazis.

(Naturellement, ce n'est pas dit aussi nettement: ce n'est que suggéré, mais avec un peu d'insistance - et par des procédés qui, donc, rappellent d'assez près (de trop près, à vrai dire) les calomnies insanes par quoi se distinguaient naguère les tristes clercs du stalinisme.)

Bernard commence par acclamer la démission du sous-préfet viré, dixit son ministère, pour avoir publié sur le Net une tribune "très violemment anti-israélienne" (1).

(Je te rappelle que BHL est l'un des valeureux défenseurs-de-la-liberté-d'expression-foulée-par-les-mahométans
qui ont récemment pétitionné en faveur d'un autre serviteur de l'Etat, non moins tenu que Guigue au devoir de réserve.

Il s'agissait, tu l'as deviné, de l'ineffable Redeker, dont le cas montre que l'islamophobie est au banquet de la réaction le mets le plus raffiné.)

Bernard te raconte qu'il a navigué sur le Net, "sollicitant l'ami Google", afin que d'y trouver quelques renseignements sur le sous-préfet limogé.

Là, il a, dans un premier temps, (re)découvert, fidèle à sa légendaire modestie, l'excellence de sa "vieille thèse sur l'effet d'aveuglement que produit, immanquablement, la monomanie antisioniste".

(Pour le cas où tu ne le saurais pas, je te rappelle (aussi) que ce que BHL appelle une "monomanie antisioniste" est, dans la vraie vie, l'attention portée aux Palestiniens harassés.)

En guise d'illustration de cet effet d'aveuglement, Bernard pose une question où se détecte sa pleine maîtrise de la réalité: "Pourquoi n'entend-on jamais les adversaires d'Israël sur le Tibet?"

La réponse, n'importe quel écolier de CM1 te le dira, est que, dans le monde réel, qui n'a certes aucune espèce de rapport, même très lointain, avec les divagations de nos penseurs de médias, les gens qui se préoccupent du sort de la Palestine ont le souci, aussi, de celui du Tibet - ne serait-ce que pour la simple et bonne raison qu'il y a, entre la colonisation de Gaza et celle de Lhassa, plus de points communs qu'entre, disons, la vraie philosophie et la pensée de BHL (2).

(Tu relèveras, au passage, c'est à ces minucules manipulations langagières que s'identifie le stalinien orthodoxe, que Bernard présente les défenseurs des droits des Palestiniens comme des "adversaires d'Israël" - suggérant, mine de rien, que ces gens-là sont de sinistres salopards ahmadinejadiques, ennemis, non d'un gouvernement, mais d'un pays entier.)

Mais reprenons, si tu le veux bien, le fil de notre (long) récit.

Surfant sur le Net (comme Brice, à Nice, fait sur des vaguelettes), et "naviguant de site en site" (à la façon d'une espèce de Vasco de Gama new look), BHL "tombe sur toute une nébuleuse" de sites qui prennent "la défense du "courageux" fonctionnaire sanctionné".

Sites "nombreux", il va de soi, et qui, surtout, "couvrent l'essentiel du spectre du pire", explique BHL, puisque aussi bien on y trouve "du rouge (altermondialiste)", comme du "brun (Front national et apparentés)", comme du "vert (islamiste radical)".

Tu l'as compris, ami(e), Bernie pose là, comme il fait souvent, l'équation diffamatoire qui depuis quelques années tient lieu de bagage (de cabine) intellectuel à nos clercs de télévision: altermondialistes = extrême droite = Ben Laden.

Pour le dire autrement: BHL, dont la divagation devient, là, franchement odieuse, va très naturellement utiliser le brun et le vert de sa triste palette pour calomnier la gauche de gauche - d'un pinceau plein de haine.

Il écrit, et il me faut ici le citer assez longuement, que les sites altermondialistes, et ceux des fafs et des barbus: "S'accordent tous, en fait, sur une représentation articulée en trois propositions aussi délirantes que simples. Israël est un Etat nazi. Le monde est organisé pour dissimuler cette vérité. Et le cerveau de ce complot, son chef d'orchestre clandestin, le véritable agent des noirs desseins de l'éternelle "Internationale juive", se trouve être ici, à Paris, juste au-dessus de chez Alliot-Marie qui n'est, avec Kouchner, Attali et autres nouveaux "Juifs Süss" (je cite toujours la même plaisante littérature), qu'un instrument docile entre ses mains - il n'est autre, ce juif honteux, caché, chanoinisé, mais démasqué, que... Nicolas Sarkozy lui-même!"

Oui, camarade: c'est ce que BHL écrit...

Et on aimerait, bien sûr, que Bernard, plutôt que de citer une "plaisante" mais bien vague "littérature", nous dise, précisément, de quel site rouge (altermondialiste), exactement, il extrait cette prose innommable, ce pur concentré d'antisémitisme, ces "Juifs Süss"?

Mais BHL ne nous le dit pas, et pour cause: il a évidemment pêché cette ignominie xénophobe dans un égoût nazi du Net - mais veut nous entretenir dans l'idée, pur mensonge, qu'elle pourrait aussi bien venir de la gauche.

C'est audacieux, j'en suis d'accord, mais reste assis(e), ami(e): ce n'est que le début d'un feu d'artifice qui fera date, évidemment, dans l'histoire, déjà longue, du terrorisme intellectuel.

Car le Bernard préféré de Thierry Ardisson, ayant découvert ces défécations racistes, "du coup", et tout soudain, "repense", vois comme d'un seul coup ses idées s'associent, "au philosophe Alain Badiou", qui "n'appelle plus le président par son nom mais "l'homme aux rats"".

Si tu as lu ce Badiou-là (3), tu sais que cette appellation fait une référence, explicite, à des travaux de Freud, que même Bernard doit connaître - mais qu'il fait mine d'ignorer, pour mieux souligner que Badiou appelle Sarkozy: "Juste "l'homme aux rats", comme dans les films de propagande qui passaient dans les cinémas sous l'occupation".

Alain Badiou, c'est ici nettement suggéré, n'est donc pas tant le philosophe que nous connaissons, et dont nous savons qu'il est tout sauf raciste, qu'un émule des Propaganda-Staffeln.

Un nazi, quoi.

Il suffit de l'énoncer clairement, et tout devient tellement plus simple, n'est-ce pas?

Et du coup, je suppose que je n'ai pas besoin de te faire un dessin.

BHL s'est donné pour mission de salir, pour la énième fois, la gauche de gauche, et aucune outrance ne va le détourner de cette noble entreprise.

On est là dans le registre, non plus de la seule calomnie, mais de la méchanceté la plus crasse.

On est là dans la boue.

On est là dans le tout dernier retranchement de cette intelligentsia qui depuis trente ans publie "impunément de vrais mensonges qu'elle fabrique avec un style tout stalinien, en pensant qu'elle est intouchable dans le climat actuel".

Inconsciente, encore, que ce climat se réchauffe.



(1) Et, de fait, assez riche en conneries insupportables - comme par exemple une comparaison entre le Reich hitlérien et l'Etat hébreu.
Tu peux lire là-dessus, avec beaucoup de profit, ceci: www.rue89.com/passage-benbassa/fallait-il-sacrifier-le-sous-prefet-bruno-guigue.
Tu peux noter aussi, on va y revenir, que BHL use de la même scandaleuse comparaison quand il met sur un même plan un propos de Badiou et "les films de propagande qui passaient dans les cinémas sous l'Occupation".

(2) Lis également, je te prie: blog.mondediplo.net/2008-03-24-Tibet-Palestine

(3) Si ce n'est pas le cas, il est grand temps: "De quoi Sarkozy est-il le nom?" est paru aux éditions Lignes.



par yassin publié dans : Actualité: articles.
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Mardi 25 mars 2008

Elle a toujours au fond de son sac un petit carnet d'écolier aux pages froissées. Chaque semaine, elle colle soigneusement sur les pages de son bloc-notes le planning hebdomadaire élaboré par la direction du magasin. Toute sa vie professionnelle est là, dans cette longue succession de tableaux en noir et blanc qui gardent la mémoire des "nocturnes" passées à la caisse du magasin et des samedis travaillés dans le brouhaha d'un hyper. Impossible, sans aide-mémoire, de se souvenir de la physionomie d'une semaine de travail. "Il n'y a pas deux jours pareils, pas deux semaines pareilles", soupire-t-elle.

Odile Jaloux est caissière au Carrefour-Grand Littoral, un hypermarché de 16 000 m2 situé au coeur des quartiers nord, à Marseille. Au mois de février, elle a fait grève pendant seize jours pour protester contre la faiblesse des salaires et la dureté des conditions de travail : les salariés du plus grand hypermarché marseillais de l'enseigne demandaient une prime exceptionnelle de 250 euros, la fin des temps partiels imposés et la revalorisation du Ticket Restaurant - il était à 3,05 euros, "tout juste de quoi acheter un sandwich", souligne le délégué syndical CFDT, Smaïl Aït Atmane. Ils souhaitaient également que le magasin ferme à 21 heures au lieu de 22 heures, au moins pendant l'hiver.

Après plus de deux semaines de grève, les salariés ont repris le travail mais leur butin est maigre : une - légère - revalorisation des temps partiels et une subvention de 80 000 euros pour le comité d'entreprise. L'accord prévoit également une réévaluation du Ticket Restaurant, mais elle sera soumise à l'évolution du "taux de démarque" : préoccupée par les casses, les vols et les pertes qui pèsent sur le chiffre d'affaires du magasin, la direction a imposé un savant barème qui lie le prix du ticket à la baisse du taux. Insatisfaits, les salariés ont à nouveau cessé le travail, samedi 22 mars, à l'occasion d'une journée nationale de mobilisation.

Odile Jaloux a repris le chemin des caisses depuis plusieurs semaines, mais le coeur n'y est pas. Ce matin-là, elle a tenu pendant six heures l'une des caisses du rez-de-chaussée. "Elles sont en bas, juste à côté des surgelés. Il fait tellement froid qu'il faut mettre un pull. Personne n'a envie d'y aller, alors ils les réservent aux filles qui ont fait grève", note Djamila Fadhla, une caissière qui est également trésorière (CFDT) du comité d'entreprise. Au bureau central, un petit panneau affiche les consignes du jour : "Il est interdit de boire une boisson autre que de l'eau en caisse", indique une pancarte. "Ici, on a vraiment l'impression d'être à la maternelle, soupire Odile Jaloux. Quand j'ai soif, je suis obligée de me cacher pour prendre du sirop ou un verre de Coca. A 45 ans, je ruse comme une gamine."

La vie professionnelle d'Odile Jaloux est réglée à la minute près. Le matin, après avoir pointé, elle se dirige vers la caisse que la direction lui a attribuée. Une fois installée, elle ne peut quitter son poste sans demander par téléphone le feu vert de sa responsable : il est interdit de se lever sans autorisation. "Même pour les toilettes, c'est toute une histoire. Quelquefois, on nous demande d'attendre parce qu'il y a des clients", remarque-t-elle. La productivité des caissières est surveillée de très près : tous les jours, la direction affiche un classement avec le nombre d'articles passés à la minute par les caissières de la veille. Le nom de l'employée la plus rapide est fièrement surligné au Stabilo.

Odile Jaloux, qui a deux fils de 17 et 24 ans, a pris l'habitude de jongler avec des plannings qui changent tous les sept jours. Au nom des "besoins du magasin", la direction lui impose chaque semaine une "nocturne" - les caissières quittent le magasin après 20 h 30 -, une "fermeture" - elles restent jusqu'à 22 heures - et une "coupure" - elles ont un trou au beau milieu de leur journée de travail. Le magasin est fermé le dimanche, mais il est souvent bondé le samedi : Odile Jaloux et ses collègues doivent donc tenir la caisse trois samedis par mois.

Les semaines d'Odile Jaloux ressemblent à un "grand bazar" : une longue soirée par-ci, une petite matinée par-là, un jour de repos en pleine semaine et des samedis épuisants passés à enregistrer les chariots bien remplis du week-end. "Cette semaine, je commence le mardi à 8 h 30, le mercredi à 15 h 45, le jeudi à 10 h 15, le vendredi et le samedi à 9 h 15, soupire-t-elle en consultant le planning collé dans son carnet. Pour la fin de la journée, c'est pareil : le mardi, je termine à 14 heures, le mercredi à 22 heures, le jeudi à 21 heures, le vendredi et le samedi à 14 h 30. Comment voulez-vous avoir une vie de famille normale ?"

Avec un emploi du temps aussi morcelé, les repas deviennent un véritable casse-tête. Lorsqu'elles travaillent de 8 h 30 à 14 h 30 ou de 16 heures à 22 heures, les caissières cumulent les trois minutes de pause auxquelles elles ont droit toutes les heures pour s'accorder une minipause repas. "Ça fait dix-huit minutes pour manger, calcule Odile Jaloux. Je vais dépointer et je prends un sandwich en me baladant dans le centre commercial. Mais je garde l'oeil sur ma montre : si je repointe en retard, la machine indique les minutes de dépassement et j'ai une réflexion. J'essaye de partir en pause à l'heure du repas, mais quelquefois, ils me demandent de la prendre à 10 h 30 parce qu'il y a peu de monde. Et là, je n'ai vraiment pas faim."

Pour ces trente heures de travail éparpillées au fil de la semaine, Odile Jaloux touche un salaire de 825 euros par mois. Mais elle habite à 25 km des quartiers nord, ce qui l'oblige à dépenser 200 euros d'essence. A la fin du mois, il lui reste 625 euros, soit moins que le RMI pour un couple avec un enfant à charge. "Il y a des mois où je me dis que ce serait plus simple, mais ce ne serait pas un exemple à donner à mes enfants. Heureusement que mon compagnon paye le loyer : moi, je ne pourrais pas."

Odile Jaloux fait partie des millions de femmes qui travaillent à temps partiel, souvent contre leur gré. Depuis le début des années 1980, cette forme d'emploi encouragée par les allégements de charges s'est développée de manière spectaculaire : elle concernait 1,5 million d'actifs en 1980, près de 5 millions aujourd'hui. Parmi eux, 82 % sont des femmes. "Le temps partiel a incontestablement un genre, le genre féminin, constate Geneviève Bel dans un rapport présenté le 10 mars au Conseil économique et social. Près d'une femme active sur trois travaille à temps partiel contre un homme sur vingt seulement. Et du nord au sud de l'Europe, aucune autre forme d'emploi n'est à ce point sexuée."

 

Contrairement à ce que l'on croit souvent, le temps partiel des femmes n'est pas un choix : la France comprend beaucoup plus d'employées non qualifiées du tertiaire qui ont accepté à contre-coeur un contrat de trente heures que de femmes cadres de la fonction publique qui ont envie de s'absenter le mercredi. Selon la dernière enquête emploi du temps de l'Insee (1998), près de la moitié des temps partiels sont "subis" : certains ont été imposés dès le recrutement, d'autres sont issus de la transformation d'emplois à temps plein, souvent après un plan social. "Dans les services aux particuliers et le commerce, le temps partiel subi est devenu la norme de gestion de la main-d'oeuvre pour certains emplois", regrette le Conseil économique et social.

Les conséquences de ce sous-emploi sont souvent dramatiques : en 2006, la moitié des salariés à temps partiel gagnait moins de 764 euros par mois. Ces salariés dont les revenus frôlent souvent le RMI ont du mal à accéder à la formation continue, ils restent à l'écart de toute ascension professionnelle et ils cotisent faiblement pour leurs retraites. "Parallèlement à la croissance du travail à temps partiel, on voit se profiler un processus de paupérisation : le développement d'une frange de salariés pauvres qui ne sont ni chômeurs, ni exclus, ni assistés, mais qui travaillent sans parvenir à gagner leur vie", résume Margaret Maruani, sociologue au CNRS.

Comme beaucoup de salariés non qualifiés, Odile Jaloux a souvent le sentiment d'être passée à côté de sa vie professionnelle. Orientée contre son gré vers une formation de comptable lorsqu'elle était adolescente, elle a tout laissé tomber pour devenir vendeuse dans la grande distribution. Vingt-cinq plus tard, elle "galère toujours dans les grandes surfaces". "Je n'ai jamais eu le temps de faire une formation, explique-t-elle. Je me suis mariée à 20 ans, j'ai eu un premier enfant à 21 ans, un second à 28, la vie allait vite, je n'avais pas le temps de faire une qualification. Ensuite, j'ai divorcé et il a fallu que je me débrouille toute seule : ce n'était pas le moment de se lancer dans une formation."

Aujourd'hui, Odile Jaloux rêve de devenir un jour secrétaire médicale afin de travailler dans un milieu calme où l'on ne vous parle pas "comme à un chien". Au Carrefour-Grand Littoral, elle voit passer des centaines de clients par jour, mais les échanges sont rares : pour éviter les bavardages et faciliter le cheminement des clients, la direction disperse les employées le long de la ligne de caisse.

"Je reste assise six heures, parfois huit heures, mais je ne parle à personne. Les pauses, on ne me les donne pas au même moment que les autres caissières et avec les clients, je répète toute la journée la même chose : "Bonjour, ça fait tant, vous avez la carte fidélité ?, vous pouvez faire votre code, merci, au revoir.""

Anne Chemin Le Monde
par yassin publié dans : Actualité: articles.
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Lundi 24 mars 2008

Italie. Lors du G8 à Gênes en 2001, 307 personnes arrêtées ont subi de graves sévices.

 

Charges furieuses de la police, matraquage de militants pacifistes, assaut nocturne à l’école Diaz qui abritait des jeunes altermondialistes : les images du G 8 de Gênes marqué par la mort de Carlo Giuliani, le 20 juillet 2001, avaient relégué au second plan les sévices subis, à l’abri des regards, par 307 personnes interpellées au cours du sommet international et conduites à l’extérieur de la ville, dans la caserne de Bolzaneto. Sept ans après les faits, le procès intenté à quarante-six policiers, carabiniers, agents pénitentiaires et médecins a enfin permis de reconstruire de manière détaillée les trois jours de brutalités à l’intérieur de cette structure qui devait être le lieu de triage des manifestants arrêtés. «L’enfer», «Le lager [camp de concentration, ndlr] de Bolzaneto», titre la presse transalpine qui publie depuis quelques jours de larges extraits des témoignages des victimes au procès et le réquisitoire très dur des procureurs de Gênes.

Ceux-ci ont requis des peines pour un total de soixante-seize ans et quatre mois à l’encontre de 44 inculpés. Ils sont pêle-mêle accusés d’abus de pouvoir, de violences privées, d’injures ou encore de coups. Le délit de «torture» n’a pas été retenu. Celui-ci n’existe toujours pas dans le Code pénal italien. «Nous étions tout proches de la torture», ont tout de même fait savoir les procureurs. «Bolzaneto a été un lieu où pendant trois jours interminables les droits humains ont été suspendus», a précisé l’un d’entre eux, Vittorio Ranieri Miniati qui a dénoncé les «humiliations et l’anéantissement des personnes recluses». L’acte d’accusation parle de «comportements inhumains, dégradants et cruels» et encore de «la violation systématique des droits de l’homme et des libertés fondamentales».

«Viva il Duce». A leur arrivée à la caserne de Bolzaneto, les manifestants étaient immanquablement insultés, bousculés, menacés et obligés, pour certains, de rester des heures durant les jambes écartées les bras tendus contre le mur. Une fois conduits dans leurs cellules, ils ont subi une pluie de coups de matraques, des crachats, des gifles, des coups sur la nuque et des jets de gaz lacrymogène. «Bienvenue à Auschwitz» , lançaient les policiers entre deux «Viva il Duce» ou le petit refrain «1-2-3 vive Pinochet, 4-5-6 à mort les Juifs». Traités de «communistes de merde», de «pédés» de «putains», menacés de sodomie ou de viol («grâce à Dieu, il n’y a pas eu de violence sexuelle», notent les procureurs), frappés à coup de saucisson ou de matraque dans les testicules pour les uns, à coups de poing dans le visage pour les autres, ils ont tous été humiliés.

Les filles devaient tourner nues sur elles-mêmes sous les rires des policiers. Une jeune femme s’est vue retirer son piercing vaginal, malgré ses règles, devant cinq personnes. A. D. a eu les côtes fracturées. Un troisième des brûlures de cigarettes sur le pied. Handicapé, Massimiliano A. supplie d’être accompagné aux toilettes, en vain. «Si tu ne signes pas ta mise en état d’arrêt, tu ne reverras plus tes enfants», lancent les policiers à l’adresse d’une manifestante française.

«Lynchage». Étudiants pour l’essentiel, employés, ouvriers ou chômeurs mais aussi avocat ou journaliste, leurs récits ont notamment été confirmés par Marco Poggi, un infirmier : «J’ai vu des détenus giflés, frappés à coups de poing ou de tête contre le mur. Pour certains, c’était un vrai lynchage. J’ai assisté à des choses que je croyais inimaginables. Pendant des jours, je me suis tu, puis j’ai fait la chose la plus juste…»

«Nous ne croyons pas à des explosions de violence à l’improviste , soulignent les procureurs, le procès a prouvé que les chefs de cette caserne ont permis et consenti cette grave atteinte aux droits des personnes.» Malgré cela, aucune enquête interne n’a été ordonnée par la police.

Le procès de Bolzaneto a laissé quasiment indifférente toute la classe politique italienne, actuellement en campagne électorale pour le scrutin législatif des 13 et 14 avril, que ce soit la droite de Silvio Berlusconi qui était aux affaires au moment du G8, comme le centre gauche de Walter Veltroni. «Comme si, écrit le quotidien La Repubblica , la promesse d’une Italie nouvelle pouvait exonérer de se demander pourquoi l’enfer de Bolzaneto a eu lieu.»

L’ancien président de la Cour constitutionnelle Valerio Onida a pourtant rappelé qu’un «Etat qui vexe et maltraite les personnes privées de liberté n’est pas un Etat démocratique. Une police qui utilise la force pour commettre des délits au lieu de les empêcher ne peut être considérée une force de l’ordre». Le verdict du procès en première instance devrait être prononcé avant l’été. Mais quel qu’il soit, aucun des inculpés n’ira en prison. Dans un an, tous les délits commis à Bolzaneto seront considérés comme prescrits.

ÉRIC JOZSEF Libération

par yassin publié dans : Actualité: articles.
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Lundi 24 mars 2008

Mais que se passe-t-il ? Que nous arrive-t-il ? Pourquoi sommes-nous si sourds, si aveugles, si indifférents au sort des chrétiens irakiens ? Notre société si prompte à commémorer les crimes d'hier n'a-t-elle rien à dire pour les crimes du jour ? Ou bien notre silence serait-il le reflet de notre perplexité pour cet Orient compliqué où il n'y aurait que des Arabes et des Persans qui s'entre-tuent depuis la nuit des temps ?

Serait-ce la spécificité des victimes - des chrétiens - qui explique notre désintérêt ? Défendre un chrétien, cela sent sa croisade ou sa guerre des civilisations. D'autant qu'en Irak, tout le monde souffre : chiites, sunnites, Kurdes, Turkmènes... Dans cette mosaïque de désolation, les chrétiens sont moins de 3 % ! Rien ou presque au regard des grands enjeux géopolitiques ? Soyons sérieux. Si notre ferveur pour la commémoration ne nous oblige pas devant le présent, elle n'est que comédie. Si nous baissons les bras devant la complexité du Moyen-Orient, alors nous nous condamnons à vivre dans un monde sans horizon, borné par notre courte vue. Ou peut-être pensons-nous que les Etats-Unis, qui se sont lancés dans cette guerre (presque) seuls et contre tous, doivent assumer les conséquences de leur choix déraisonnable : à eux de trouver les solutions pour que tous les Irakiens puissent vivre enfin en paix et en sécurité. La France n'a rien à voir avec le bourbier irakien. Et puis nous avons tant à faire : chez nous d'abord, en Afrique ensuite...

Mais voilà ! Les chrétiens irakiens frappent à notre porte, nous appellent à l'aide, sollicitent notre attention, notre bienveillance, notre amitié, notre soutien, notre solidarité. Et ils le font, ces ignorants, ces innocents... auprès de nous, chrétiens de France, et au-delà peuple de France, et au-delà encore peuples d'Europe. Allez en Irak, rendez-vous au Kurdistan, arrêtez-vous chez les réfugiés irakiens au Liban, en Jordanie, en Syrie, en Turquie, écoutez-les ! Vous verrez : nous y sommes attendus, reçus, acclamés. La délégation conduite par Pax Christi en février en a fait l'expérience : des villages entiers se retrouvaient sur la place, dans leurs églises.

Ils applaudissaient cette première délégation de chrétiens étrangers venus leur rendre visite depuis mars 2003. Partout, le même accueil, la même joie et le même cri. "On nous intimide, on nous menace, on nous rançonne, on nous enlève, on nous tue parce que nous sommes chrétiens", "Vous êtres des cafards, des traîtres, des impies !", "Convertissez-vous ou partez !", "Le Coran ou la mort !", tous les témoignages convergent. Des fondamentalistes musulmans, pour des raisons qui mêlent une perception dévoyée de la religion et de la politique et le crime organisé, sont responsables d'une épuration ethnico-religieuse. Le gouvernement irakien, les forces alliées se révèlent impuissantes face à cette tragédie humaine.

Pourtant, l'affaire est grave : la moitié des chrétiens, estimés à 700 000 avant la guerre, ont quitté leur domicile, 187 000 se sont réfugiés dans les pays voisins. Ceux qui restent risquent tous les jours leur vie. Personne n'est épargné : enfants, femmes, vieillards, laïcs et religieux. On ne compte plus les églises touchées par des attentats à la voiture piégée. La faculté de théologie, de philosophie et le séminaire de Bagdad ont été déplacés à Erbil, au Kurdistan. Le séminaire de Mossoul est fermé. Plus de 20 000 familles déplacées ont trouvé refuge au Kurdistan.

Cette explosion de haine est une tragédie pour le christianisme oriental présent sur ces terres depuis le Ier siècle de notre ère, dépositaire d'une richesse inouïe sur le plan spirituel, liturgique, intellectuel, gardien de traditions multiséculaires. C'est la trace du christianisme des premiers temps qui disparaît entre le Tigre et l'Euphrate. C'est aussi une perte effarante pour le christianisme occidental. Les mafias politico-islamistes sont en train d'arracher le poumon gauche de l'Eglise universelle. Sans l'Orient, le christianisme est amputé de sa plus profonde et plus durable source évangélique et biblique.

Mais ce n'est pas tout. Le sort des chrétiens orientaux concerne aussi le monde musulman. La perte de cette minorité serait une catastrophe pour l'islam. Elle le condamnerait à un entre-soi suicidaire. Si par malheur le projet des fondamentalistes aboutissait, quel témoignage de tolérance, de fraternité, de paix serait encore donné ? En 1860, Abd El-Kader s'était levé à Damas contre les extrémistes qui voulaient en finir avec les chrétiens. Qui, dans le monde musulman, se lèvera pour renouveler ce beau geste ? L'islam, religion de la paix et de la tolérance, peut-il accepter que l'on tue des hommes, des chrétiens en son nom ? Fort heureusement, un message, comme celui du prince de Jordanie Hassan Bin Talal, longtemps président de la Conférence mondiale des religions pour la paix, invitant les musulmans du monde entier à dire leur amitié aux chrétiens d'Irak et leur soutien à l'archevêque enlevé et depuis assassiné à Mossoul, nous laisse remplis d'espoir.

Enfin, ce n'est pas le moins important, ce drame a aussi une répercussion universelle. La fin des chrétiens d'Irak, et demain peut-être de ceux du Liban, de Palestine, de Syrie ou d'Egypte, signifierait que le dialogue des cultures n'est plus possible, que les communautarismes ethniques et religieux l'emportent sur l'universalisme, que le vivre-ensemble mondial dans la diversité de nos civilisations que, croyants et incroyants, nous essayons de construire, n'est qu'un leurre. Chrétiens, juifs, musulmans, hommes de bonne volonté, nous n'avons pas le droit de nous taire.


Marc Stenger, évêque de Troyes et président de Pax Christi France ;

Ghaleb Bencheikh, président de la Conférence mondiale des religions pour la paix, section française ;

Jean-Claude Petit, vice-président de la Fédération française de la presse catholique et président du réseau chrétien de la Méditerranée ;

Laurent Larcher, journaliste à "La Croix" et membre de la délégation de Pax Christi en Irak.

Article paru dans l'édition du 25.03.08 du "Monde".

 

par yassin publié dans : Actualité: articles.
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Vendredi 21 mars 2008

« La destruction de millions d’Africains par la faim s’effectue dans une sorte de normalité glacée, tous les jours, et sur une planète débordant de richesses. En Afrique subsaharienne, entre 1998 et 2005, le nombre de personnes gravement et en permanence sous-alimentées a augmenté de 5,6 millions. » Jean Ziegler rappelle que le droit à l’alimentation est le premier des droits de l’homme et exhorte à réaliser une « distribution plus équitable des biens, qui satisferait aux besoins vitaux des gens et les protégerait contre la faim. »


. Toutes les cinq secondes, un enfant de moins de dix ans meurt de faim ou de ses suites immédiates. Plus de 6 millions en 2007. Toutes les quatre minutes, quelqu’un perd la vue à cause du manque de vitamines A. Ce sont 854 millions d’êtres qui sont gravement sous-alimentés, mutilés par la faim en permanence. 1

Cela se passe sur une planète qui regorge de richesses. La FAO est dirigée par un homme de courage et de grande compétence, Jacques Diouf. Il constate qu’au stade du développement actuel de ses forces de production agricoles, la planète pourrait nourrir sans problème 12 milliards d’êtres humains, soit le double de l’actuelle population mondiale 2.

Conclusion : ce massacre quotidien par la faim n’obéit à aucune fatalité. Derrière chaque victime, il y a un assassin. L’actuel ordre du monde n’est pas seulement meurtrier. Il est aussi absurde. Le massacre a bien lieu dans une normalité glacée.

L’équation est simple : quiconque a de l’argent mange et vit. Qui n’en a pas souffre, devient invalide ou meurt. Il n’a pas de fatalité. Quiconque meurt de faim est assassiné.

II. Le plus grand nombre des personnes sous-alimentées, 515 millions, vivent en Asie où elles représentent 24 % de la population totale. Mais si l’on considère la proportion des victimes, c’est l’Afrique subsaharienne qui paie le plus lourd tribut : 186 millions d’êtres humains y sont en permanence gravement sous-alimentés, soit 34 % de la population totale de la région. La plupart d’entre eux souffrent de ce que la FAO appelle « la faim extrême », leur ration journalière se situant en moyenne à 300 calories au-dessous du régime de la survie dans des conditions supportables.

Un enfant manquant d’aliments adéquats en quantité suffisante, de sa naissance à l’âge de 5 ans, en supportera les séquelles à vie. Au moyen de thérapies délicates pratiquées sous surveillance médicale, on peut faire revenir à une existence normale un adulte qui a été temporairement sous-alimenté. Mais un enfant de moins de 5 ans, c’est impossible. Privées de nourriture, ses cellules cérébrales auront subi des dommages irréparables. Régis Debray nomme ces petits des « crucifiés de naissance » 3.

La faim et la malnutrition chronique constituent une malédiction héréditaire : chaque année, des centaines de milliers de femmes africaines gravement sous-alimentées mettent au monde des centaines de milliers d’enfants irrémédiablement atteints. Toutes ces mères sous-alimentées et qui, pourtant, donnent la vie rappellent ces femmes damnées de Samuel Beckett, qui « accouchent à cheval sur une tombe ... Le jour brille un instant, puis c’est la nuit à nouveau » 4.

Une dimension de la souffrance humaine est absente de cette description : celle de l’angoisse lancinante et intolérable qui torture tout être affamé dès son réveil. Comment, au cours de la journée qui commence, va-t-il pouvoir assurer la subsistance des siens, s’alimenter lui-même ? Vivre dans cette angoisse est peut-être plus terrible encore qu’endurer les multiples maladies et douleurs physiques affectant ce corps sous-alimenté.

La destruction de millions d’Africains par la faim s’effectue dans une sorte de normalité glacée, tous les jours, et sur une planète débordant de richesses. En Afrique subsaharienne, entre 1998 et 2005, le nombre de personnes gravement et en permanence sous-alimentées a augmenté de 5,6 millions.

III. Jean-Jacques Rousseau écrit : « Entre le faible et le fort, c’est la liberté qui opprime et c’est la loi qui libère ». Afin de réduire les conséquences désastreuses des politiques de libéralisation et de la privatisation à l’extrême pratiquée par les maîtres du monde et par leurs mercenaires (FMI, OMC), l’Assemblée générale des Nations Unies a décidé de créer et de rendre justiciable un nouveau droit de l’homme : le droit à l’alimentation.

Le droit à l’alimentation est le droit d’avoir un accès régulier, permanent et libre, soit directement, soit au moyen d’achats monétaires, à une nourriture quantitativement et qualitativement adéquate et suffisante, correspondant aux traditions culturelles du peuple dont est issu le consommateur, et qui assure une vie physique et psychique, individuelle et collective, libre d’angoisse, satisfaisante et digne.

Les droits de l’homme - hélas ! - ne relèvent pas du droit positif. Ce qui signifie qu’il n’existe encore aucun tribunal international qui rendrait justice à l’affamé, défendrait son droit à l’alimentation, sanctionnerait son droit de produire lui-même ses aliments ou de se les procurer au moyen d’achats monétaires, et protégerait son droit à la vie.

IV. Tout va bien aussi longtemps que des gouvernements comme celui du président Luis Inacio Lula da Silva à Brasilia ou du président Evo Morales à La Paz mobilisent par leur propre volonté les ressources de l’État, afin d’assurer à chaque citoyen son droit à l’alimentation. L’Afrique du Sud est un autre exemple. Le droit à l’alimentation est inscrit dans sa Constitution. Celle-ci crée une Commission nationale des droits de l’homme, composée en parité par des membres nommés ar les organisations de la société civile (Églises, syndicats et mouvements sociaux divers) et de membres désignés par le Parlement. Les compétences de la Commission sont étendues. Depuis son entrée en fonction, il y a cinq ans la Commission a déjà arraché des victoires importantes. Elle peut intervenir dans tous les domaines relevant du déni du droit à l’alimentation : éviction de paysans de leur terre ; autorisation donnée par une municipalité à une société privée pour la gestion de l’approvisionnement de l’eau potable, entraînant des taxes prohibitives pour les habitants les plus pauvres ; détournement par une société privée de l’eau d’irrigation au détriment des cultivateurs ; manquement au contrôle de la qualité de l’alimentation vendue dans les bidonvilles ; etc.

Mais combien existe-t-il de gouvernements, notamment dans le tiers-monde, dont la préoccupation quotidienne prioritaire est le respect du droit à l’alimentation de leurs citoyens ? Or, dans les 122 pays dits du tiers-monde vivent aujourd’hui 4,8 milliards des 6,2 milliards d’homme que nous sommes sur terre.

V. Les nouveaux maîtres du monde ont horreur des droits de l’homme. Ils les craignent comme le diable l’eau bénite. Car il est évident qu’une politique économique, sociale, financière réalisant à la lettre tous les droits de l’homme briserait net l’ordre absurde et meurtrier du monde actuel et produirait nécessairement une distribution plus équitable des biens, satisferait aux besoins vitaux des gens et les protégerait contre la faim et une bonne part de leurs angoisses.

Dans leur achèvement, les droits de l’homme incarnent donc un monde totalement autre, solidaire, libéré du mépris, plus favorable au bonheur.

Les droits de l’homme - politiques et civils, économiques, sociaux et culturels, individuels et collectifs 5- sont universels, interdépendants et indivisibles. Ils sont aujourd’hui l’horizon de notre combat.

par Jean Ziegler

Jean Ziegler est Rapporteur spécial du Conseil des droits de l’homme des Nations Unies sur le droit à l’alimentation ; il vient de publier L’Empire de la honte (2007) en livre de poche.

1 FAO, L’état de l’insécurité alimentaire dans le monde, Rome, 2006

2 Nourrir normalement veut dire procurer à chaque individu adulte, chaque jour, 2 700 calories.

3 Régis Debray et Jean Ziegler, Il s’agit de ne pas se rendre, Paris, Arléa, 1994.

4 Samuel Becket, En attendant Godot, Paris, Editions de Minuit, 1953.

5 Un droit de l’homme collectif est par exemple le droit à l’autodétermination ou le droit au développement.

 


 


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Lundi 17 mars 2008


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Le quotidien indien The Hindu a rencontré un écrivain comme on n'en rencontrera pas au Salon du livre, qui a ouvert ses portes le 14 mars à Paris. Il s'édite lui-même, et vend sur le trottoir du thé et des cigarettes – et ses livres, bien sûr.


Laxman Rao vend du thé pour gagner sa vie. Il écrit aussi des romans – c'est ce qui lui plaît vraiment. J'observe, assis sur une planche étroite posée sur des briques, sur un trottoir, tout près du Punjabi Sahitya Sabha [cercle littéraire du Pendjab], Laxman Rao pomper son vieux réchaud et faire chauffer de l'eau avec du lait et des feuilles de thé. Lorsque l'eau bout, il remue, verse le thé bouillant et me tend la tasse. Il hoche la tête en me regardant goûter le thé. "Theek hai ?" [Ça va ?] Je lui souris : "Parfait."

Il sourit aussi, et les yeux de cet homme de 53 ans enregistrent toutes les expressions de mon visage. Son enthousiasme est communicatif. Ses mains d'ouvrier sont abîmées par des années de labeur, mais son regard demeure vif, un peu comme si une partie de lui assistait à la scène et consignait toutes les discussions et les détails.

Il admet observer les gens. "J'écris sur eux, c'est pourquoi j'essaie de m'imprégner de ce qu'ils disent. Mon sixième roman, Renu, parle d'une jeune fille qui venait souvent prendre le thé ici. Sa famille était très pauvre, et après avoir terminé sa classe XII [équivalent du baccalauréat français] elle a pris un petit boulot dans une société dont son père avait été licencié parce qu'il était sous l'emprise de l'alcool. Elle a monté les échelons et est devenue employée de bureau, puis superviseur. Elle a continué ses études, passé des examens, et elle est maintenant comptable agréée. Et c'est une histoire vraie. Aujourd'hui, elle gagne des centaines de milliers de roupies et se déplace dans tout le pays en avion."

Il y a plus de trente ans, Laxman Rao a fui sa maison de Talegaon Dashashar, dans le Maharashtra, un Etat de l'ouest de l'Inde, avec 40 roupies [0,65 euro] en poche. Sans but précis. "J'ai atterri dans le quartier Birla Mandir, à Delhi, et j'ai dû laver la vaisselle dans plusieurs dhabas [restaurants] pour survivre. C'était en 1975, et Gulshan Nanda1 était très célèbre. Il écrivait de formidables histoires en hindi. J'étais tellement influencé par son style que je voulais être Gulshan Nanda".

"Je n'avais terminé que ma classe X [seconde], je considérais donc mon éducation comme insuffisante. Je me suis mis à travailler le jour et à me plonger dans mes livres scolaires la nuit. J'ai réussi les classes XI et XII, et j'ai même obtenu un diplôme de l'université de Delhi. Puis, en 1997, j'ai construit une plate-forme de boue pour vendre du paan [feuille garnie d'un mélange de tabac, de noix de bétel et d'épices à mâcher] et des beedi [cigarettes indiennes bas de gamme], ce que j'ai fait pendant quatorze ans avant de vendre du thé."

En 1979, il termine son premier roman. Enthousiaste, son manuscrit à la main, il fait la tournée des éditeurs. "J'en ai vu au moins dix, mais aucun ne s'intéressait à mon roman. Alors j'ai acheté du papier et j'ai payé 7 000 roupies [110 euros] pour le faire publier. J'ai fixé le prix à 7 roupies." Il décide également d'en être le distributeur. Tous les jours, avec un sac rempli de ses romans, Laxman enfourche son vélo pour faire le tour des écoles et des universités. "J'explique aux directeurs et aux libraires que je suis l'auteur du roman et qu'ils peuvent en garder quelques exemplaires pour le lire et décider s'ils veulent en faire l'acquisition. La plupart finissent par l'acheter."

Au moment de terminer son troisième roman, Ramdas, il maîtrise mieux les dessous de la publication. Plus confiant, il dépense 45 000 roupies [725 euros] pour ce roman et le fait imprimer à 2 000 exemplaires – qui se vendent tous. C'est au moment où son quatrième roman est imprimé que les médias découvrent cet écrivain vendeur de thé. "Comme ils parlaient de moi, je pensais que des éditeurs se décideraient à publier mes livres, mais ça n'a pas été le cas."

Laxman sourit et ajoute : "Ma femme Rekha me disait toujours : ‘Pourquoi n'essaierais-tu pas d'obtenir un emploi au gouvernement, plutôt que d'écrire et de vendre du paan et des beedi ?' Maintenant elle voit que l'argent rentre et elle ne me fait plus de critiques. Je gagne environ 10 000 roupies [160 euros] par mois, la moitié en vendant du thé et l'autre avec la vente de mes romans. Dans six mois ou un an, je vais pouvoir me consacrer uniquement à l'écriture et à la vente de mes romans. Mon combat n'est pas terminé. Dans cinq ans, ou après ma mort, les gens parleront de moi comme d'un homme qui s'est battu et qui a écrit. Et ils se rappelleront mon œuvre."


1 Gulshan Nanda était un écrivain très populaire en Inde, et quasi inconnu ici – aucun de ses livres, publiés pour l'essentiel dans les années 1960 et 1970, n'a été traduit en français. La plupart de ses œuvres, écrites en hindi, ont été adaptées au cinéma ; il a également rédigé de nombreux scénarios pour Bollywood (le Hollywood indien, installé à Bombay). Kaajal, Neel Kamal, Ajnabi, Khilona, Kati Patang, Pathar Ke Sanam, Sharmilee sont les titres de quelques-uns des films auxquels il a travaillé, qui furent de grands succès de ciném
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Lundi 17 mars 2008



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Le correspondant de The Economist est le seul journaliste occidental officiellement présent dans la capitale tibétaine. Il raconte ce qu'il a vu depuis le début des émeutes, vendredi 14 mars.


Dimanche 16 mars, après deux jours d'émeutes, les autorités chinoises ont repris le contrôle du vieux quartier tibétain de Lhassa. Des soldats armés et casqués patrouillent dans les ruelles étroites, tirant quelques coups de feu occasionnels. Effrayés, les habitants restent cloîtrés chez eux, certains n'osant même pas s'aventurer sur les toits de peur d'être pris pour cible.

Jusqu'à présent, les forces de sécurité semblent avoir fait preuve d'une certaine retenue dans ce quartier de la ville. Des rumeurs persistantes mais non confirmées circulent toujours sur le nombre de Tibétains tués par des soldats lors des opérations de répression de vendredi et samedi derniers. Le dalaï-lama, chef spirituel des Tibétains en exil, a avancé le chiffre d'une centaine de morts. Mais nous ne disposons d'aucune information fiable permettant de comparer cette opération au massacre de la place Tian'anmen en 1989 ou à la répression de la dernière révolte antichinoise qui avait éclaté au Tibet au début de la même année. Toutefois, le délai imposé aux dissidents par Pékin pour qu'ils se rendent expirant lundi, certains habitants craignent une vague d'arrestations massive.

Le 14 mars, après des heures de violences, les soldats se sont déployés dans la nuit autour du quartier tibétain. Le lendemain, certains résidents ont continué d'attaquer les derniers commerces chinois restés intacts. J'ai vu un groupe de personnes saccager le rideau de fer d'un magasin, pendant que dans une autre ruelle, des insurgés jetaient dans un grand feu ce qu'ils avaient pillé. Un nuage de fumée s'élevait au-dessus de la principale mosquée de la ville. Dans ce quartier de Lhassa, de nombreux Chinois appartiennent à la communauté Hui, une minorité musulmane qui contrôle l'essentiel du commerce de viande dans la ville.

Les émeutiers ont commencé à se disperser à mesure que les forces de sécurité progressaient dans la ville (la plupart apparemment membres de la police du peuple, une brigade antiémeute). Au début, certains résidents ont jeté des pierres sur ces troupes non armées, avant d'être repoussés par des jets de gaz lacrymogène. Plus tard, dans la journée de samedi, des soldats armés ont pénétré dans le quartier, tirant quelques coups de feu isolés. Certains sont passés par les toits des maisons accolées les unes aux autres. Un soldat est même apparu sur le toit de l'hôtel de votre correspondant, effrayant un Tibétain et deux Occidentaux cachés derrière un balcon.

Pendant la nuit, de nombreux Tibétains sont montés sur les toits, alertés par des rumeurs annonçant des représailles de la communauté Hui en relation avec les incendies du quartier de la mosquée (on ignore encore si le bâtiment lui-même a été endommagé). Certains avaient préparé des stocks de pierres à lancer sur les assaillants. La tension n'est retombée qu'avec l'annonce du bouclage du quartier hui par les forces armées.

Dimanche, les autorités ont semblé avoir repris le contrôle des rues, même si de rares coups de feu (tirés dans un but dissuasif ou punitif) se faisaient encore entendre dans quelques ruelles. De rares habitants osaient encore sortir dans ce quartier habituellement bondé. Preuve de la confiance de Pékin dans l'efficacité de ses mesures de sécurité, deux représentants du bureau des Affaires étrangères de l'administration tibétaine se sont rendus dans l'hôtel où réside votre correspondant et qui se trouvait au centre des combats. Les deux hommes ont proposé d'affréter un vol spécial pour ceux qui le désiraient mais n'ont donné aucune instruction de départ. The Economist reste le seul média étranger dont la présence est officiellement autorisée au Tibet – une autorisation demandée et accordée bien avant que ces troubles n'éclatent.

Pour éviter que les habitants ne meurent de faim ou épuisent leurs réserves de beurre de yak (une denrée de base pour les Tibétains qui s'en servent pour faire du thé), les autorités vont devoir rapidement annoncer qu'ils peuvent circuler en toute sécurité pour acheter des produits de première nécessité. Même dans ce cas, l'armée voudra tout de même maintenir une présence visible, et la tension ne devrait pas retomber avant un certain temps. De nombreuses manifestations hostiles à l'occupation chinoise ont éclaté dans ce que Pékin appelle la région autonome du Tibet, ainsi que dans certaines provinces avoisinantes à forte dominante tibétaine. Les incidents les plus graves se sont produits dans la province du Gansu, à Labrang, où se trouve l'un des plus grands monastères tibétains. Pour de nombreux Tibétains, la tenue des Jeux olympiques à Pékin en août prochain représente une occasion rêvée pour attirer l'attention du monde.

A Lhassa, les autorités craignent que des Tibétains ne viennent troubler une cérémonie prévue en mai pour le passage de la flamme olympique. Il serait fâcheux pour les autorités chinoises de devoir annuler cet événement ou de l'organiser sous contrôle de l'armée. Pékin aura pourtant du mal à se tirer d'embarras et espère surtout que les gouvernements occidentaux ne répondront pas à l'appel au boycott des Jeux lancés par les sympathisants de la cause tibétaine. Mais la Chine n'a guère d'inquiétude sur ce point.







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Samedi 15 mars 2008





A partir de 3 heures du matin, ils se pressent sous un auvent de tôle pour s'abriter du froid. Le check-point de Makkabim n'ouvre qu'à 5 heures, mais plus on est là tôt, plus on passe vite. Une Jeep de l'armée israélienne est postée à une cinquantaine de mètres. Un soldat fait régner l'ordre dans la foule qui grossit au fil de l'aube naissante : cette main-d'oeuvre palestinienne vient des villages environnants, mais également de beaucoup plus loin en Cisjordanie, Bethléem, Hébron, Ramallah.

Tous arrivent par une petite route bloquée par des cubes de ciment et traversent, à pied, l'autoroute 443, afin de pouvoir pénétrer en Israël. Tous vont louer leurs services à des entreprises. Pour pouvoir le faire, ils doivent obtenir un permis de trois mois. Vers 5 heures, ils sont plusieurs centaines à attendre leur tour face à deux guérites où des soldats examinent leurs papiers puis fouillent leurs sacs en plastique emplis des victuailles pour la journée.

"On nous traite comme des animaux, comme du bétail, raconte l'un des travailleurs palestiniens. Lorsqu'il pleut, c'est terrible ! L'autre jour, les soldats ont dispersé les feux que nous avions allumés pour nous réchauffer. Comme punition, on n'a pas pu aller travailler. Une journée de perdue !"

Chaque jour, le même scénario se reproduit au check-point Makkabim sur la route 443, à une vingtaine de kilomètres à l'ouest de Jérusalem. "Tout dépend du capitaine. Quelquefois cela se passe bien, d'autres fois c'est le calvaire. On se fait insulter, crier dessus. Nous sommes des esclaves", explique un ouvrier, dans ses vêtements de travail maculés de plâtre. Le va-et-vient des véhicules militaires est incessant en raison de la présence d'une base militaire située à proximité. Nous sommes juste à la frontière de la Cisjordanie.

Une fois le check-point franchi, une nouvelle attente commence, celle de l'employeur venu chercher ses ouvriers. On s'entasse dans des camionnettes, des taxis, vers les lieux de labeur. Beaucoup se lèvent à 2 heures ou 3 heures pour gagner leur pitance. "Nous n'avons pas le choix. Chez nous, il n'y a pas de travail." Le soir, à partir de 16 heures, la navette s'effectue dans l'autre sens. Les employeurs ramènent leurs employés. Ils sont déversés devant les blocs de béton et repartent chez eux, en Cisjordanie, avec 200 ou 250 shekels (37 ou 47 euros) en poche.

Certains sont à vélo. Ils reviennent de Modi'in, la ville-dortoir israélienne à mi-chemin entre Jérusalem et Tel-Aviv, qui se développe comme un énorme champignon blanc à flanc de colline. Beaucoup ont leurs outils dans leur sacoche et d'autres rapportent quelques matériaux de récupération qui enjoliveront leur maison. Quelques-uns louent leur force de travail à la journée, d'autres à la semaine ou au mois. Patrons et ouvriers se connaissent. Certains depuis longtemps. D'ailleurs, le permis ne s'obtient qu'après demande de l'employeur.

L'un d'entre eux, Nimrod Kriegel, est satisfait. Cela fait des années qu'il fait travailler le père dans son entreprise de jardinage. Aujourd'hui, il a embauché le fils. "Je le fais pour aider les Palestiniens et parce que l'on ne trouve personne en Israël. Je pense que le sort qui est fait aux Palestiniens est une honte. La loi devrait être la même pour tout le monde. Et, croyez-moi, je ne suis pas le seul à le penser !"

Une voiture de police s'arrête. Une lueur d'inquiétude passe dans les yeux de ces frontaliers. Mais ce ne sont que deux Palestiniens que les forces de l'ordre ramènent au bercail, menottés et jambes entravées. Ils ont été cueillis à Tel-Aviv sans permis et donc réexpédiés de l'autre côté de la barrière. "M'en fous, dit George, j'y retournerai. Ce n'est pas la première ni la dernière fois que je suis expulsé." Policier à Ramallah, il explique : "Je veux gagner de l'argent et trouver un vrai job."

Le check-point Makkabim est un goulot d'étranglement situé sur la barrière de sécurité qui sépare Israël des territoires occupés. La route 443, située en territoire palestinien, est devenue le deuxième axe permettant de relier Tel-Aviv à Jérusalem avec la route numéro 1. Pour l'agrandir, les Israéliens ont saisi les terres des Palestiniens, assurant que la loi l'autorisait parce que c'était "au bénéfice de la population locale".

Lorsque la deuxième Intifada a éclaté, en septembre 2000, la 443 est devenue périlleuse pour les usagers israéliens. Il y a eu des attaques et des jets de pierres. En 2002, l'usage en a été interdit aux Palestiniens car, en plus, elle conduit à plusieurs colonies. Depuis, un long mur jouxte, de chaque côté, cette autoroute. Mais les Palestiniens n'ont toujours pas le droit de l'emprunter. Sept villages comptant entre 30 000 et 35 000 habitants sont coupés de leur voie naturelle. La population fait de longs détours pour se déplacer. Pour franchir la 443, des tunnels et un pont ont été aménagés.

Les flots de voitures ne se mélangent plus. D'un côté les Israéliens, de l'autre les Palestiniens. Ces derniers l'appellent désormais "la route de l'apartheid". "La route de l'apartheid qui conduit au check-point de la honte", font remarquer deux dames d'un certain âge venues constater sur place comment les Palestiniens sont traités. Toutes deux appartiennent à l'organisation Marsom Watch, spécialisée dans la surveillance de ces points de passage. "Je viens d'Afrique du Sud, s'indigne Hannah Darag. J'ai connu l'apartheid. Je ne vois pas la différence. Quelquefois, j'ai honte de ce que nous avons contribué à faire naître." Pour le professeur David Kretzmer, spécialiste de droit international à l'université hébraïque de Jérusalem, "la route 443 est l'exemple de la tyrannie de l'occupation".

Beit Sira, l'un des plus gros villages palestiniens situés près du check-point Makkabim, est en train de dépérir car il est coupé du monde. "S'ils ferment le tunnel, nous sommes prisonniers, constate Abou Ahmed, 30 ans, employé à la mairie. Pour aller à Ramallah, il nous faut désormais cinq fois plus de temps. Trois personnes sont mortes d'infarctus parce qu'elles sont arrivées trop tard à l'hôpital. Ce n'est même pas la peine d'appeler
les pompiers s'il y a le feu, car tout sera fini avant qu'ils arrivent. Toutes les marchandises coûtent plus cher à cause de l'allongement du transport alors que la 443 est à moins de 1 km."


L'association de défense des droits de l'homme B'Tselem souligne que, depuis que cette interdiction est en vigueur, plus de cent petits commerces ont été contraints de fermer leurs portes. Un vieil habitant de Beit Sira rappelle que son père a aidé à construire cette route sous le mandat britannique, que des terres ont été prises à sa famille pour l'élargir et que, désormais, ils n'ont plus le droit d'y mettre les pieds. L'affaire n'est pas close sur le plan judiciaire. Des recours ont été intentés contre cette spoliation doublée d'une ségrégation.

Le maire de Beit Sira, Ali Abou Saffia, qui a pris la tête de la lutte contre la fermeture de la 443 aux Palestiniens, espère que la Cour suprême d'Israël leur donnera raison. Il a refusé la proposition de l'administration militaire de mettre en place un service d'autocars dûment contrôlés qui seraient autorisés à utiliser la 443 seulement de jour. Le maire a estimé que cela aurait été une manière d'accepter cet état de fait. L'armée fait valoir qu'il est de son devoir de protéger les automobilistes israéliens. Tout Palestinien surpris en train de traverser la 443 est passible d'une forte amende. Plusieurs miradors en béton hauts d'une quinzaine de mètres permettent de surveiller toutes les allées et venues. Le tunnel n'autorise le passage que d'une seule voiture à la fois.

De l'autre côté, dans le village de Deir Qaddis, Abdul Rahim Nasser, secrétaire du conseil des communes, sort d'immenses cartes pour expliquer comment est né leur isolement. Comment ils se sont battus pour faire modifier à trois reprises le tracé du mur. Quels chemins détournés ils sont obligés de prendre pour se rendre à Ramallah. Pour expliquer comment, aussi, son village est désormais cerné par les colonies et les implantations sauvages. "Ils confisquent les terres selon leur bon vouloir, dit-il. Ils nous l'annoncent en jetant les papiers par terre ou en les épinglant contre les arbres. Et nous n'avons même pas la possibilité de nous rendre à Jérusalem pour nous plaindre."

 

Abdul Rahim Nasser montre les maisons blanches de Modi'in Illit construites sur les terres palestiniennes. Il désigne du doigt les colonies sauvages de Nili et Na'alé qui se sont installées "sur les champs où l'on semait du blé et de l'avoine". Au loin, une énorme carrière a éventré une colline pour fournir les matériaux nécessaires à l'extension de Modi'in Illit. La construction marche bien dans les colonies. Et ce sont les Palestiniens qui fournissent une partie de la main-d'oeuvre. Ceux qui chaque jour subissent les vexations au check-point de Makkabim.

 

Régulièrement, des manifestations ont lieu pour protester contre la ségrégation de la 443 et dénoncer le sort fait aux habitants de ce secteur qui ont toujours vécu sur ces terres. Abdul Rahim Nasser montre sur une étagère les cartouches de grenades lacrymogènes et quelques douilles de balles, témoignages d'une lutte contre l'envahisseur. Mais il n'y croit plus guère. "Qui s'intéresse à nous à part quelques Israéliens qui ont mauvaise conscience ?" Et d'ajouter : "La seule question qui se pose est de savoir jusqu'où cela va aller. Je suis convaincu que les Israéliens ne veulent pas la paix. Ils continuent de nous annexer."


Michel Bôle-Richard Le Monde 15/03/2008


par yassin publié dans : Reportages: articles.
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Mercredi 12 mars 2008

Même si aucun de vos médias (à l'exception du Monde) n'a encore jugé utile de vous le dire, le premier tour des Municipales a été marqué par un nouveau plantage des sondeurs.





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Les télés le disaient et le répétaient dimanche soir : la France avait beaucoup voté.

Bien plus qu'aux précédentes municipales de 2001 !

TF1 et France 2 étaient à l'unisson...

 Et tous les politiques, présents sur les plateaux, de se féliciter de cette bonne santé civique.

Douche froide le lendemain aux journaux de 13 heures : les télespectateurs de Pernaut et de Lucet se rendaient soudain compte que la France avait très peu voté.

Bien moins qu'en 2001 !

TF1 et France 2 sont encore à l'unisson, même si leurs chiffres diffèrent

Que s'est-il passé ?

Il s'est passé que les sondeurs, comme souvent, se sont pris les pieds dans leurs pondérations. Comme l'explique un spécialiste, « ils ont sous-pondéré la forte abstention dans les grandes villes »

Aucun des sondeurs contactés  ne l'admet pourtant clairement. Jean-Marc Lech, président d'honneur d'IPSOS, ne se souvient même plus que son entreprise ait donné, sur France 2, une abstention à 32%...

 

par yassin publié dans : Revue de presse: articles
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